Audioprothésistes contre le « décroisement » des aides auditives : une bataille pour l’accessibilité
Le 6 octobre dernier, le Syndicat des Audioprothésistes (SDA) a publié une prise de position ferme et documentée contre le projet de décroisement du financement des aides auditives — autrement dit, le transfert de leur prise en charge de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) vers les seuls organismes complémentaires d’assurance maladie (OCAM). Une décision qui, si elle venait à s’imposer, pourrait remettre en cause des années de progrès en matière d’accessibilité auditive pour des millions de malentendants.
Trois rapports gouvernementaux au cœur du débat
Tout commence en septembre 2026 avec la publication simultanée de trois rapports officiels sur l’articulation entre AMO et organismes complémentaires. Le premier, et le plus structurant, est issu d’une mission conduite par Élisabeth Hubert, ancienne ministre de la Santé, aux côtés de l’économiste Nicolas Bouzou, de Stéphane Junique (président du groupe Vyv) et de Franck von Lennep, ancien directeur de la Sécurité sociale. Mandatée dès janvier 2026 par trois ministères — Économie, Santé et Comptes publics —, cette mission formule 22 recommandations. La recommandation n°6 est celle qui cristallise toutes les tensions dans le secteur de l’audioprothèse : elle préconise un décroisement complet pour l’audiologie, l’optique et le transport sanitaire, soit un transfert de charges estimé à 5 milliards d’euros vers les OCAM, rebaptisés pour l’occasion « organismes d’assurance santé » (ODAS).
Deux autres documents viennent compléter ce tableau : le chiffrage conjoint de l’IGF et de l’IGAS, et le rapport d’information de la Mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la sécurité sociale (MECSS) de l’Assemblée nationale, porté par les députés Thibault Bazin, Thierry Frappé et Jérôme Guedj. Ensemble, ces trois textes posent les bases d’une réforme structurelle qui, pour ses promoteurs, permettrait de rationaliser les dépenses publiques tout en compensant le transfert de charges par une baisse de la taxe de solidarité additionnelle.
Ce que le 100 % Santé a construit — et ce que le décroisement pourrait défaire
Pour comprendre pourquoi le SDA réagit avec une telle vigueur, il faut revenir sur le chemin parcouru. Grâce notamment au dispositif 100 % Santé, le reste à charge des patients appareillés a chuté de 63 % en 2010 à 27,5 % en 2025. C’est une transformation profonde de l’accès aux prothèses auditives pour les personnes souffrant de perte auditive ou de déficience auditive : des catégories de population qui, sans ce filet de sécurité, auraient dû renoncer à l’appareillage auditif.
Or, en 2024, les OCAM finançaient déjà 50,6 % des dépenses en audioprothèse. Transférer intégralement ce poste vers les complémentaires reviendrait donc à achever un mouvement déjà largement amorcé — mais sans les garde-fous que représente la solidarité nationale portée par l’AMO. C’est précisément ce glissement que redoute le syndicat.
La riposte du SDA : des arguments solides face aux risques réels
Luis Godinho, vice-président du SDA chargé des affaires publiques, ne mâche pas ses mots : ce décroisement « ne se justifie ni au regard des données disponibles ni des enjeux de prévention liés à l’audition ». Il va plus loin en qualifiant d’« expérimentations hasardeuses » toute réforme précipitée dans un contexte particulièrement sensible : celui de l’arrivée à l’âge de l’appareillage des générations du baby-boom.
Derrière cette formulation, une réalité démographique incontournable : les personnes âgées constituent la principale population concernée par les appareils auditifs et les prothèses auditives. Ce sont aussi, bien souvent, des retraités aux revenus fixes, pour qui une hausse des cotisations de complémentaire santé — probable conséquence d’un transfert de charges — représenterait un frein direct à l’accès aux soins. Un audioprothésiste qui travaille quotidiennement avec cette patientèle mesure concrètement ce que signifie renoncer à un appareil auditif : isolement social, aggravation des troubles cognitifs, risque accru d’acouphènes non pris en charge. La surdité non traitée a un coût humain que les tableaux budgétaires ne capturent pas.
L’autre risque pointé par le SDA est celui d’une fragmentation de l’accès aux soins selon l’organisme complémentaire souscrit. Là où l’AMO garantit une couverture universelle et homogène, les OCAM introduisent par nature une variabilité : selon le contrat, les niveaux de remboursement des aides auditives, des intra ou des contours peuvent considérablement différer. Résultat : deux patients présentant la même déficience auditive pourraient se retrouver avec des restes à charge très inégaux, non plus en raison de leur situation médicale, mais de leur couverture contractuelle.
Les pistes concrètes du syndicat pour un secteur plus efficace
Plutôt que de dénoncer sans proposer, le SDA avance des alternatives structurelles pour améliorer le secteur sans en fragiliser les fondations. Trois axes se dégagent :
- Rééquilibrage géographique des installations : encadrer davantage l’implantation des audioprothésistes pour corriger les déserts auditifs et garantir un accès équitable à l’appareillage auditif sur l’ensemble du territoire, y compris dans les zones rurales ou périurbaines sous-dotées.
- Coordination anti-fraude renforcée : mettre en place des mécanismes de contrôle partagés entre l’AMO et les complémentaires santé pour détecter et sanctionner les dérives, sans pénaliser l’ensemble des professionnels pour les abus d’une minorité.
- Amélioration continue des pratiques professionnelles : s’appuyer sur les outils numériques et les logiciels pour audioprothésiste pour optimiser le suivi des patients, la traçabilité des actes et la qualité de l’appareillage, dans une logique de régulation par la qualité plutôt que par la contrainte financière.
Ces propositions ont le mérite de s’attaquer aux véritables points de friction du secteur — inégalités territoriales, risques de facturation abusive, hétérogénéité des pratiques — sans toucher à l’architecture de solidarité qui a permis de réduire la perte d’audition non appareillée en France.
Un enjeu de société qui dépasse le seul remboursement
Ce débat sur le financement des prothèses auditives ne se limite pas à une question comptable. Il touche à la conception même que nous avons de la santé auditive comme bien commun. La déficience auditive n’est pas un choix : elle résulte du vieillissement naturel, de l’exposition prolongée aux bruits, de pathologies de l’oreille ou du conduit auditif, parfois dès le plus jeune âge. Traiter la surdité ou les acouphènes par un appareillage auditif adapté, c’est préserver la qualité de vie, l’autonomie et la participation sociale de millions de personnes.
C’est pourquoi la révolution portée par le 100 % Santé dans l’audioprothèse représente un acquis qu’il serait périlleux de sacrifier sur l’autel d’une rationalisation budgétaire dont les bénéfices réels restent à démontrer. Le SDA le dit clairement, et les chiffres lui donnent raison : quand le reste à charge baisse, le recours à l’aide auditive augmente, et c’est toute la santé publique qui en bénéficie. À l’heure où les générations du baby-boom frappent à la porte des cabinets d’audioprothésistes, ce n’est pas le moment de fragiliser un système qui, enfin, fonctionne.








